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Enfants à la rue, des parents au combat

En 2022, l’État s’était engagé à ce que plus aucun enfant ne dorme dans la rue. Trois ans plus tard, leur nombre a augmenté de 30 %, ils sont désormais plus de 2 000. À Bordeaux, un collectif de parents tente de trouver des solutions pour toutes les familles sans domicile.

Par Jean Berthelot de La Glétais

Que faire, quand ni les pouvoirs publics, ni des acteurs associatifs par ailleurs amputés d’une grande partie de leurs moyens, ne sont plus en mesure d’empêcher que des enfants dorment à la rue ? Il y a le choix de la résignation, que l’on se gardera bien de juger, au regard des vies de chacun. Et puis il y a celui de l’action. C’est ce camp-là qu’ont adopté des parents, des enseignants, de simples citoyens réunis depuis quelques mois dans le Collectif bordelais de soutien aux enfants mal logés. « Tout est parti de trois écoles, dont celle des Menuts où sont scolarisés mes enfants », commence Laure Michel, cofondatrice du mouvement. En avril 2024, alertés par la situation de plusieurs familles n’ayant pas de logement, les premiers membres du collectif décident d’accrocher des banderoles sur les établissements : « À l’école le jour, à la rue la nuit ». « Cette situation n’était en réalité pas nouvelle, mais nous nous sommes rendu compte que jusque là seules des solutions provisoires étaient trouvées : un hébergement de quelques jours ici, une cagnotte là », poursuit Laure Michel. Les parents contactent eux-mêmes les pouvoirs publics, les associations, et tentent ensemble de trouver des issues à plus long terme à ces conditions intenables. « Mais au fil des mois, la situation n’a cessé de se détériorer. À la rentrée suivante, en septembre 2024, nous avons médiatisé notre existence puis été rejoints par de nombreux autres établissements où de telles situations se présentaient. » Elles sont désormais 34 écoles, entre Bordeaux, Cenon, Bègles et Mérignac, à faire front commun contre l’inaction des pouvoirs publics. Parmi celles-ci, Henri IV, classée réseau d’éducation prioritaire (REP), comme celle des Menuts notamment, où l’un des enfants d’Agathe Le Bihan est scolarisé. Ce qui a conduit cette mère de famille à rejoindre, elle aussi, le collectif, qui compte aujourd’hui 70 membres : « sans la mobilisation, la situation serait probablement plus difficile encore. À l’école du pas Saint-Georges, dans Bordeaux centre, la mairie a accepté qu’une famille soit hébergée d’urgence durant 10 jours, à la seule condition que des parents dorment également sur place. C’était exténuant pour eux, s’ajoutant à une vie professionnelle et familiale, avec des enfants en bas âge ! » s’indigne Agathe Le Bihan. C’est cette action précise qui convainc le collectif de franchir un palier : « il fallait que l’on trouve des solutions pérennes, et non pas isolées, au cas par cas », détaille Laure Michel.

118 enfants aidés l’an passé

Car des enfants qui dorment à la rue, à Bordeaux comme ailleurs en France, cela ne relève plus de l’exceptionnel ; selon l’UNICEF, ils seraient près de 2200, dont un quart a moins de trois ans. Une augmentation de 30 % depuis 2022, l’année même où le gouvernement s’était engagé à ce que plus aucun d’entre eux ne se trouve dans cette situation. Un chiffre largement sous-évalué, de l’aveu des pouvoirs publics comme des associations : seules sont comptabilisées, par définition, des familles qui ont fait connaître leurs problèmes et demandé à être logées. « Durant la dernière année scolaire, à Bordeaux Métropole, nous sommes venus en aide à 53 familles, soit 202 adultes et 118 enfants. Depuis la rentrée, ce sont 17 familles, en deux mois, qui ont sollicité notre appui », relève Agathe Le Bihan.

Parmi elles, des personnes migrantes en attente de régularisation, ou « ne disposant pas du droit d’asile mais n’ayant pas d’autre pays où se rendre. Au lieu de bénéficier d’un hébergement d’urgence inconditionnel, comme la loi le prévoit, elles sont accueillies deux mois, au mieux, puis sortent sans accompagnement social. On voit aussi des mères isolées, que l’Aide sociale à l’enfance emmène jusqu’aux trois ans de leur enfant puis qui ne bénéficient pas de l’accompagnement promis par l’État. Il y a également des familles qui vivent dans des bâtis insalubres laissés vacants par la métropole, ou dans des logements de 23 m2 à huit personnes. Et nous avons bien conscience de ne recenser qu’une partie des situations, celles des gens qui ont connaissance de notre action et viennent vers nous », explique Laure Michel.

L’État condamné pour inaction

À mesure que la mobilisation grandit, les pouvoirs publics accèdent à certaines requêtes du collectif. À l’image du département, qui renonce à mettre à la rue les mères isolées et leurs enfants durant l’hiver, ou encore du préfet qui assure prendre désormais en charge toutes les familles qui appellent le 115, dont certaines restaient jusque-là sans réponse. Des avancées qui peuvent sembler bien maigres, au regard des responsabilités qui devraient incomber aux collectivités. Mais des victoires réelles, pourtant. « Nous sommes notamment là pour faire en sorte que tous les interlocuteurs se parlent. Mairie, département, rectorat, fédération des acteurs de la solidarité… Car il y a indéniablement des bonnes volontés, des acteurs compétents, mais le dialogue est compliqué. C’est moins une question de moyens que de volontarisme politique, de notre point de vue », résume Laure Michel. En témoigne le coût du logement en urgence dans un hôtel : cela revient à 3500 euros par mois pour une famille, soit le prix d’un hébergement annuel dans un logement temporaire. Par « volontarisme politique », le collectif entend aussi enclencher un accompagnement complet, au-delà même de l’hébergement, pour que les parents des enfants concernés aient accès à des métiers en tension qu’ils ne demandent, bien souvent, qu’à exercer. « Sur le principe, tout le monde est d’accord, et cela rejoint d’ailleurs le discours privilégié au plan national. Sauf qu’en pratique, sur le terrain, les choses ne bougent pas assez. Le département a tout de même pris directement en charge le suivi social des mères isolées, qui était délégué jusque-là. La mairie est elle aussi à l’écoute, mais la préfecture est beaucoup moins sensible à ce sujet », regrette Laure Michel. « Il y a pourtant urgence : comment imaginer que des enfants puissent acquérir les savoirs fondamentaux s’ils ignorent  où ils dormiront le soir même ? S’ils sont contraints de passer la nuit dans la voiture familiale ? Et mesure-t-on l’impact psychologique sur les équipes pédagogiques ? Ces enseignants qui laissent partir des enfants dont ils savent qu’ils vont rester dehors, incapables de les aider ? Comprend-on seulement leur profond mal-être ? », prévient la cofondatrice du collectif. Un mal-être parfois renforcé par le sentiment que des solutions simples sont à portée de main : dans certaines écoles, dont celles des Menuts, des logements autrefois dévolus aux enseignants restent résolument et absurdement vides. « Nous avons listé les problèmes que ces familles rencontrent, et nous proposons des solutions pour chacun d’eux. Il faut désormais que les pouvoirs publics nous entendent et se coordonnent enfin », conclut Laure Michel. Une démarche qui ne saurait se passer de l’appui de la préfecture et donc de l’État, qui reste à l’heure actuelle le déserteur majeur d’une cause qu’il estime officiellement être nationale. En témoigne sa condamnation le 5 novembre par le tribunal administratif de Bordeaux pour « carence prolongée » en matière d’hébergement d’urgence, et l’obligation qui lui est faite de rembourser à la municipalité de la capitale girondine 8500 euros de frais qu’elle a engagés. Une victoire plus symbolique que financière, qui fait suite à celle déjà obtenue par un autre maire écologiste, celui de Grenoble, en mai dernier. De quoi, enfin, provoquer une prise de conscience aboutissant à la mise en place d’une politique véritablement efficace ? En attendant une telle issue, c’est une cinquantaine d’enfants qui devrait dormir à Noël dans les rues de Bordeaux. C’est un collectif, aussi, qui n’entend pas désarmer, ni se résoudre, se résigner. Qui avec ses moyens, son temps, son énergie, refuse encore et toujours l’inacceptable.

ENCADRÉ :

La Banque alimentaire en grande difficulté

Dans un contexte de crise économique et d’économies budgétaires, dans le secteur du social, il n’y a pas que les associations venant en aide aux familles à la rue qui ne parviennent plus à remplir totalement leur mission. C’est l’ensemble d’un secteur qui est en grande difficulté, à l’image de la Banque alimentaire de Gironde, à qui l’État ne versera plus la subvention d’une centaine de milliers d’euros, l’équivalent de la moitié des aides annuelles reçues par l’association. Conséquence directe et concrète, elle pourrait ne plus être en mesure de poursuivre la distribution d’aides alimentaires aux 16 000 étudiants de la métropole qui en bénéficiaient jusque là. La Fondation Bordeaux Université, qui a déjà permis de lever des fonds considérables, a promis d’accentuer son effort. Mais rien ne dit qu’après la fin de l’année scolaire, la Banque alimentaire pourra encore être présente sur le campus. Un coup dur de plus pour les populations les plus fragiles de Bordeaux.

Instagram: collectif_soutien_bordeaux

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